Vous venez de dénicher une assiette décorée de petits personnages et de rinceaux bleus, estampillée « Moustiers ». Le vendeur annonce « XVIIIe siècle ». Le prix suit. Avant de sortir votre portefeuille, quelques repères concrets permettent de distinguer une faïence ancienne d’une production bien plus récente, souvent fabriquée après la relance des ateliers dans les années 1920.
La relance des ateliers Moustiers au XXe siècle, source principale de confusion
La faïence de Moustiers n’a pas traversé les siècles sans interruption. Les fours se sont éteints au XIXe siècle, et la production a été réactivée dans les années 1920 par Marcel Provence. Cette renaissance a généré des pièces reprenant fidèlement les motifs classiques (Tempesta, Bérain, grotesques), mais sur des terres et des émaux modernes.
C’est cette continuité stylistique qui piège le plus souvent. Une assiette ornée de grotesques polychromes peut dater de 1750 comme de 1960. Le décor seul ne suffit jamais à trancher.
Depuis cette relance, des ateliers comme Bondil, Mufraggi, l’Atelier de Ségriès ou Soleil ont produit trois familles de pièces bien distinctes : des reproductions de motifs patrimoniaux, des créations contemporaines inspirées du vocabulaire ancien, et des services de table courants destinés à un usage quotidien. Un service complet pour huit personnes signé Atelier de Ségriès, par exemple, relève de la fin du XXe siècle, pas du règne de Louis XV.

Émail et sonorité : les indices physiques d’une assiette Moustiers ancienne
Avant de regarder le décor, retournez l’assiette. Sur une pièce ancienne du XVIIIe siècle, un bourrelet d’émail en bordure de l’aile au revers trahit le geste de l’émailleur. Ce détail résulte du tour de main artisanal propre aux ateliers moustériens de cette époque. Les productions modernes, émaillées par trempage ou aspersion mécanisée, présentent un revers plus uniforme.
L’émail lui-même diffère. Sur une faïence ancienne de Moustiers, il est décrit par les spécialistes comme blanc, crémeux, onctueux et très brillant. Les reproductions du XXe siècle utilisent des émaux industriels plus réguliers, parfois légèrement vitreux ou trop blancs, sans cette texture grasse caractéristique.
Autre test accessible : la sonorité de la pièce. Une faïence ancienne de Moustiers produit un son clair et surtout très long quand on la fait résonner du bout du doigt. Les pièces modernes, cuites à des températures et avec des argiles différentes, donnent un son plus bref et plus mat.
Décor peint à la main ou sérigraphie : repérer le geste du peintre
Vous avez remarqué que certaines assiettes « Moustiers » vendues en brocante présentent un décor presque trop parfait ? C’est souvent le signe d’une sérigraphie imitant un décor peint. Ce procédé, utilisé sur des copies bon marché, produit des traits d’épaisseur constante et des motifs parfaitement symétriques.
Sur une pièce peinte à la main, qu’elle soit du XVIIIe ou d’un atelier contemporain sérieux, le trait varie. Le pinceau laisse des épaississements aux points d’attaque et des amincissements en fin de courbe. Passez le doigt sur le décor : sur une pièce peinte, vous sentirez parfois un très léger relief là où le pigment s’est déposé plus généreusement.
Pour distinguer ensuite une pièce ancienne peinte à la main d’une reproduction contemporaine peinte à la main, il faut croiser plusieurs critères :
- La palette de couleurs : au XVIIIe siècle, les manufactures Clérissy et Fouque travaillaient d’abord en camaïeu bleu (grand feu), tandis que la polychromie (Olérys-Laugier, à partir de 1738) utilise des oxydes spécifiques aux teintes légèrement sourdes, différentes des pigments modernes plus vifs
- Le style du trait : les décors anciens montrent une liberté de geste liée à la production en série artisanale, avec de petites irrégularités assumées, alors que les reproductions récentes cherchent souvent une fidélité trop appliquée au modèle
- Les formes de l’assiette elle-même : chaque manufacture conservait ses propres moules, et les profils (aile, bassin, marli) des pièces du XVIIIe ne correspondent pas exactement à ceux des ateliers contemporains

Marques, signatures et attributions sur les faïences de Moustiers
Contrairement à ce que l’on pourrait espérer, la majorité des faïences anciennes de Moustiers ne portent aucune marque. L’attribution à un atelier précis repose sur l’analyse combinée du décor, de l’émail, de la forme et parfois de l’analyse de la terre. Une signature au revers ne garantit rien : les ateliers du XXe siècle signent fréquemment leurs pièces, parfois avec des mentions qui entretiennent la confusion (« Moustiers », « d’après Olérys », « tradition Moustiers »).
Les manufactures les plus recherchées par les collectionneurs restent celles de Clérissy, Olérys-Laugier et Fouque pour le XVIIIe siècle. Les frères Ferrat, qui ont introduit les couleurs de petit feu vers le milieu du XVIIIe siècle, représentent aussi un segment prisé. Mais justement, ces noms prestigieux sont ceux que les reproductions invoquent le plus volontiers.
Ce que la présence d’une marque indique vraiment
Si votre assiette porte une marque clairement lisible et bien centrée au revers, c’est paradoxalement plutôt un indice de production récente. Les rares marques anciennes sont discrètes, parfois partielles, tracées rapidement. Une estampille nette et régulière évoque davantage un atelier du XXe siècle soucieux d’identifier sa production.
Valeur en salle des ventes : assiette Moustiers ancienne contre reproduction
L’écart de prix entre une pièce authentique du XVIIIe siècle et une reproduction du XXe siècle est considérable. Une assiette ancienne attribuée à un atelier identifié, en bon état de conservation, atteint des montants sans commune mesure avec un service moderne, fût-il peint à la main par un atelier réputé.
L’état de conservation pèse autant que l’ancienneté dans l’estimation. Un éclat sur l’aile, une fêlure, un cheveu dans l’émail font chuter la valeur d’une pièce ancienne. À l’inverse, un état parfait sur une pièce prétendument du XVIIIe siècle doit éveiller la méfiance : trois siècles d’usage laissent des traces.
Pour une estimation fiable, le recours à un expert en céramique ancienne reste la méthode la plus sûre. Les maisons de ventes spécialisées proposent des estimations gratuites qui permettent au moins de situer la période de production. Mieux vaut investir ce temps que de payer le prix du XVIIIe pour une pièce des années 1960.

